11 février 2020 — Thérapie par le vin

THÉRAPIE PAR LE VIN : LE CHAMPAGNE DE SEMAINE

On va se dire les vraies affaires : souffrir d'anxiété et aimer le bon vin, ce n'est pas une mince affaire. Non par parce que l'anxiété et le vin ne font pas bon ménage, non, parce qu'on n'est pas toujours certain que le vin va être bon.
Emilie Villeneuve

Le Champagne de semaine

J’avais 21 ans, pas une cenne mais le goût des bonnes choses. Ma stratégie d’étudiante pauvre? Une fois par mois, après avoir mangé un repas de ce que j’arrivais à me cuisiner avec 25 $ d’épicerie par semaine, je prenais le métro et j’allais me payer une entrée dans un excellent resto. Snob à la hauteur de mes petits moyens.

Un soir d’hiver, alors que Saint-Denis était encore dans son prime time, je squattais le bar d’un établissement réputé et profitais de chaque bouchée comme si c’étaient les dernières de ma frêle existence. Tout à coup, surgit de la salle à manger une femme trop loud qui se penche au-dessus du comptoir et a dit trop fort au sommelier : «Heille, ça là, c’est un bon p’tit Champagne de semaine, han?»

Tsé, le principe du sous-vide? C’est ce qui est arrivé à mes poumons. Cette phrase a aspiré tout mon air et ma joie de vivre du même coup. Résultat : je me suis étouffée solide avec un crosne au bouillon. S'il existait une échelle du snobisme, cette femme était clairement au niveau Jedi.

Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi j’avais été si choquée. Avec le temps, je me dis que ça a certainement avoir avec le fait que, pour moi, le Champagne est associé aux grandes occasions, à l’exception. Jamais au banal, au quotidien. «Champagne de semaine» est pour moi un oxymore et presque qu’une insulte. Quoi qu’il en soit, cette expression est devenue un running gag interne, la première qui me vient en tête à la vue de bulles, peu importe les circonstances. Elle résonne encore à mon esprit et révèle toujours la même indécence et l’ampleur des privilèges (ou de la bullshit, c’est selon). Bien que je ne sois pas née pour un petit pain, je ne fais pas passer la miche au levain avec un Blanc de Blancs.

Pourquoi je vous raconte ça? Parce que je n’ai aucun secret pour vous et qu’il se peut bien que cette année, j’achète du Champagne un vendredi. Pourquoi? C’est la fête de l’amouuuuur et j’ai quelque chose à me faire pardonner (ok, j’ai quelques secrets pour vous). Pis là, je me demande : quel Champagne on achète, la semaine? Est-ce que je vais voir mon conseiller et je lui demande tout bonnement : «Heille, t’aurais-tu ça, un bon Champagne de semaine?» Vous comprendrez que je ne veux jamais prononcer ces mots dans cet ordre sous peine de devoir aller à la confesse et faire amende honorable à cette femme que j’aime détester depuis plus presque deux décennies. Sam? Inbox, please.

Angoisé-e à l'idée d'acheter un "Champagne de semaine"? Voici les judicieux et sages conseils de mon ami et sommelier Samuel Chevalier-Savaria pour la fête de l'amour.

Salut Émilie,


Très drôle ton histoire. Et je sais que tu peux imaginer qu’avec un long passé de sommelier, mais plus en général de service à la clientèle dans les méandres des festivités de la nuit, j’ai moi aussi croisé une foule très étourdie de snobs qui m’ont sorti le plus chic de la représentation de cet état.


L’amour, l’amour... qu’il fait bon d’être en amour. C’est un peu la seule chose qui compte non? Champagne de semaine ou Champagne des grandes occasions, c’est grandement plus satisfaisant en amour. Napoléon buvait son Champagne dans la victoire comme dans la défaite, j’imagine tout de même qu’il le partageait avec Joséphine et c’est sûrement ça la vérité, un partage amoureux dans le tumulte comme dans l'allégresse. Ton problème cette fois-ci me semble des plus faciles à résoudre... Faites-vous plaisir! Aimez-vous! Bois de la bombe! Ce n'est pas le moment de faire un compromis, on garde ça pour le lundi matin avec les collègues, les autres ami(es) anxieux(es), les parents, les enfants... les autres quoi. Un bon moment amoureux, un très bon Champagne et de toute façon, c’est déjà samedi au Japon!


Emmanuel Lassaigne fait un Champagne de terroir, celui de Montgueux. Ce village situé juste au nord-ouest de Troyes est un grand coteau plein sud de craie sur lequel le chardonnay prend des airs de prince. Il fait un travail manuel et artisanal et offre des vins qui sont l’expression nue et crue de cette pente insolite.

Pour Boire Vrai à la Saint-Valentin, c'est par ici : Les vignes de Montgueux de Manu Lassaigne