23 janvier 2018 — Autres

MANGER MONTRÉAL : LE CENTRE-SUD

Livreur de la biscuiterie Viau devant son camion, Montréal 1926. Archives de l'Atelier d'histoire d'Hochelaga-Maisonneuve, fonds de la biscuiterie Viau. Don d'Antonio Chaput.

PETITE HISTOIRE DE L'INDUSTRIALISATION ALIMENTAIRE

Dans son livre The Omnivore’s Dilemma, le journaliste Michael Pollan nous invite à observer le supermarché à travers les yeux d’un naturaliste. Si l’exercice est réussi, il nous rappelle avec justesse que notre première impression est susceptible d’être l’étonnement de sa diversité. Comment est-ce possible qu’autant de plantes, d’animaux et de champignons différents soient représentés sur ce si petit lopin de terre? Quel espace naturel pourrait espérer l’égaler ? Malgré ce constat, l’opulence de l’offre alimentaire dans les épiceries ne nous surprend plus aujourd’hui. Et pourtant, ce ne fut pas toujours le cas. Au grand étonnement de plusieurs, le quartier Centre-Sud a joué un rôle-clé dans cet aboutissement.


De la rue Sherbrooke au fleuve Saint-Laurent, de l’avenue Saint-Hubert au chemin de fer du Canadien Pacifique : quand vient le temps de dépeindre l’histoire gourmande de Montréal, certains trouveront étrange de se concentrer sur l’histoire d’un quartier ouvrier, davantage connu pour ses usines et manufactures que ses restaurants chics. Pourtant, l’histoire du quartier Centre-Sud représente une trame narrative du patrimoine culinaire québécois. En fait, selon les experts en la matière, s’attarder à l’histoire alimentaire de ce quartier, c’est prendre le temps de témoigner de l’importance qu’a eue l’industrie de la transformation alimentaire sur l’avenir des menus de bien des Québécois et Québécoises.

Rue Notre-Dame (intersection de Dézéry). 1943. Archives de la ville de Montréal. VM95-Y-1-5_2-001

Montréal, 1800. Fermez les yeux et imaginez-le, ce 19e siècle montréalais, la première Révolution industrielle. Moment où plusieurs sociétés dans le monde passaient du mode agraire et artisanal au mode commercial et industriel. Moment où l’évolution des techniques de production imposait également une évolution des biens consommés. Évidemment, Montréal n’en fut pas épargnée.


Au courant du 19e siècle, l’industrialisation a affecté grandement le développement économique de Montréal. Puis, avec la quantité impressionnante d’industries qui se sont installées dans le Centre-Sud à cette époque, il allait de soi que l’expérience commune de la population était leur vie ouvrière. Par ailleurs, grand nombre de ces établissements œuvraient dans l’industrie alimentaire. En fait, on comptait en 1890, pas moins de 49 usines spécialisées en transformation alimentaire. Quatre décennies plus tard, le compte était à 56 ! En partie, ces établissements sont apparus afin de combler les besoins alimentaires de la population montréalaise croissante. Des géants comme Molson ont parti le bal en 1786, mais rapidement, on a vu s’installer d’autres entreprises imposantes comme la biscuiterie Viau (les whippets!), la chocolaterie Laura Secord, la Ferme Saint-Laurent, le Pain moderne canadien, les fameuses Confitures et Marinades Raymond ou encore Lallemand (1910) – leader mondial en matière de levures sélectionnées pour la production de vins industriels.


Ça va sans dire, l’industrie de la transformation a assuré l’emploi d’une main-d’œuvre importante. Sans le savoir, cette dernière mettait en place le réseau alimentaire industriel qui a influencé le menu de bien des Québécois. En plus de cette offre de produits industrialisés québécois, les marchés, les épiceries, laissaient également leur place aux grandes chaînes, aux grossistes. On prenait part à un moment où les grandes marques devenaient reines.

Brasserie Molson : rue Notre-Dame, 1936. Archives de la ville de Montréal, VM94-Z111.

Avec le recul, j’en conviens qu’il est difficile de considérer cette époque comme une période dont on est particulièrement fiers. On vit aujourd’hui un retour du balancier ; le consommateur plus averti se tourne plutôt vers l’artisanal, l’agraire, le bio, le traditionnel… Pourtant, la construction de ce nouveau genre de réseau alimentaire représentait un symbole fort pour une grande partie des Québécois. Non seulement, les établissements étaient des employeurs du quartier, des personnages importants pour l’économie montréalaise, mais aussi des fournisseurs des premiers produits locaux industriels que l’on retrouvait à même les tablettes de l’épicerie. À côté de Kraft, ces marques locales évoquaient une fierté pour de nombreuses familles québécoises.


Et même si le procédé industriel de l’alimentation est un procédé auquel certains s’associent moins au 21e siècle – voire un procédé contre lequel oenopole se bat quotidiennement –, on ne peut nier la symbolique forte derrière ces industries alimentaires. Elles ont sans aucun doute marqué à la fois l’imaginaire collectif et l’histoire gourmande de bien des Québécois et Québécoises.

Premier bâtiment du Marché Saint-Jacques, rue Ontario coin Amherst vers 1910-1920. Archives de la ville de Montréal, CA M001 VM094-Y-1-17-D0022.
Voiture à patates frites coin Ontario et Darling, 5 mai 1947. Archives de la ville de Montréal, M001 VM094-Y-1-17-D0383.

Quelques adresses où "boire vrai" la boisson emblématique du quartier : la bière !